Le bombardement de Rotterdam (14 mai 1940)
En un quart d'heure, le 14 mai 1940, des bombardiers allemands détruisent le cœur historique de Rotterdam. L'incendie qui suit rase une ville entière, provoque la capitulation des Pays-Bas le lendemain et explique pourquoi Rotterdam est aujourd'hui la ville la plus moderne du pays.
Sommaire
Le contexte : Rotterdam, verrou de la Forteresse Hollande
Lorsque l'Allemagne envahit les Pays-Bas le 10 mai 1940 (voir Seconde Guerre mondiale), des parachutistes et des troupes débarquées d'hydravions sur la Meuse s'emparent des ponts de Rotterdam, en particulier du Willemsbrug, et s'accrochent à une tête de pont sur le Noordereiland et la rive sud. Sur la rive nord, les fusiliers marins néerlandais et la garnison du colonel Pieter Scharroo les empêchent de franchir le fleuve. Pendant quatre jours, la situation est bloquée : les blindés allemands arrivés du Brabant via les ponts de Moerdijk et de Dordrecht ne peuvent pas entrer dans la « Forteresse Hollande ». Berlin, pressé d'en finir pour libérer ses troupes vers la France, décide de briser la résistance.
L'ultimatum et le bombardement
Le matin du 14 mai, le général Rudolf Schmidt adresse au colonel Scharroo un ultimatum : capituler, sinon la ville sera détruite. Scharroo, faute de signature et de grade conformes sur le document, demande des précisions à La Haye ; des négociations s'engagent, et Schmidt accorde un nouveau délai. Mais les bombardiers Heinkel 111 du Kampfgeschwader 54 ont déjà décollé. Les fusées rouges tirées pour les rappeler ne sont vues que par une partie des appareils : une formation fait demi-tour, l'autre largue sa charge.
À 13 h 27, environ 57 bombardiers lâchent près de 100 tonnes de bombes sur le centre-ville en une quinzaine de minutes. Les bombes elles-mêmes ne font qu'une partie des dégâts : l'incendie, attisé par le vent et par des entrepôts d'huile et de graisse touchés en bord de Meuse, se propage pendant des jours, alors que les conduites d'eau sont détruites. La ville médiévale et les quartiers du XIXe siècle disparaissent.
La question de l'intention reste discutée par les historiens : si l'ordre de rappel montre que l'attaque pouvait être annulée, le commandement allemand l'avait bien préparée comme moyen de pression, et l'issue reflète au minimum une coordination défaillante et une indifférence aux vies civiles.
Le bilan
| Indicateur | Ordre de grandeur |
|---|---|
| Victimes | Environ 850 morts (les premiers chiffres alliés de 30 000 morts étaient très exagérés) |
| Sans-abri | Environ 80 000 |
| Logements détruits | Près de 25 000 |
| Surface détruite | Environ 2,6 km² au cœur de la ville |
| Autres pertes | Des milliers de commerces, ateliers, cafés, écoles, églises |
Le soir même, les Allemands menacent de faire subir le même sort à Utrecht. Le commandant en chef néerlandais, le général Winkelman, capitule pour éviter de nouvelles destructions ; l'acte est signé le 15 mai à Rijsoord. Rotterdam devient pour les Alliés le symbole de la terreur aérienne nazie, et le 15 mai, la Royal Air Force commence à bombarder des cibles industrielles dans la Ruhr.
La ville sera de nouveau frappée, cette fois par erreur, lors du bombardement américain du 31 mars 1943 visant le port, qui tue plusieurs centaines d'habitants du quartier de Bospolder-Tussendijken.
Ce qui a survécu
- Le Witte Huis (1898), longtemps l'un des plus hauts immeubles de bureaux d'Europe avec ses 43 mètres, est resté debout à la lisière des flammes.
- La Laurenskerk, seule grande église gothique de la ville, a brûlé mais ses murs et sa tour ont tenu. Les autorités ont choisi de la restaurer (achevée en 1968) : c'est le seul vestige majeur du Rotterdam médiéval.
- L'hôtel de ville (1920), la Poste centrale et la Bourse (Beurs, 1940) ont échappé à l'incendie et forment encore l'axe de la Coolsingel.
- Le musée Boijmans Van Beuningen, à l'ouest du centre, est intact (voir aujourd'hui le Depot Boijmans).
La reconstruction : un laboratoire de l'urbanisme moderne
Dès les jours qui suivent, l'architecte municipal Willem Witteveen dresse un plan de reconstruction, mais c'est le Basisplan de Cornelis van Traa, adopté en 1946, qui l'emporte : larges avenues, séparation des fonctions, refus de reproduire la ville ancienne. La Lijnbaan (1953), conçue par Van den Broek et Bakema, est l'une des premières rues commerçantes piétonnes d'Europe. Cette « table rase » explique la skyline actuelle et l'audace architecturale de la ville — des maisons cubes de Piet Blom au Markthal de MVRDV (voir Markthal et maisons cubes et architecture néerlandaise). L'usine Van Nelle, construite à la fin des années 1920 hors du centre, rappelle que Rotterdam était déjà une ville moderniste avant la guerre.
Lieux de mémoire à visiter
- De Verwoeste Stad (La Ville détruite) d'Ossip Zadkine, inaugurée en 1953 sur la Plein 1940, au bord de l’ancien bassin portuaire de la Leuvehaven : une figure humaine au cœur arraché, levant les bras au ciel. C'est l'un des monuments de guerre les plus puissants d'Europe.
- La ligne du feu (Brandgrens) : des lampes encastrées dans la chaussée dessinent, à travers la ville, la limite atteinte par l'incendie.
- Le musée Rotterdam '40-'45 NU, consacré à la ville pendant la guerre.
- La Laurenskerk, dont l'intérieur évoque la destruction et la restauration.
- La commémoration annuelle du 14 mai, organisée par la ville autour du monument de Zadkine.
Pour organiser une visite combinant ces lieux et l'architecture contemporaine, consultez notre week-end à Rotterdam.
Carte
Chargement de la carte…
Questions fréquentes
Combien de personnes sont mortes lors du bombardement de Rotterdam ?
Environ 850 personnes selon l'estimation la plus couramment retenue par les historiens. La propagande alliée de 1940 avait avancé le chiffre de 30 000 morts, sans fondement.
Pourquoi les Allemands ont-ils bombardé Rotterdam ?
Pour briser la résistance néerlandaise qui bloquait leurs troupes aux ponts sur la Meuse et forcer une capitulation rapide. Le bombardement a eu lieu alors que des négociations étaient en cours, et l'ordre de rappel n'a pas atteint tous les avions.
Que reste-t-il du vieux Rotterdam ?
Peu de choses au centre : la Laurenskerk, le Witte Huis, l'hôtel de ville, la Poste et la Bourse. Le quartier historique de Delfshaven, à l'ouest, épargné, donne une idée de la ville d'avant-guerre.
Où se trouve le monument de Zadkine ?
Sur la Plein 1940, au bord de la Leuvehaven, à quelques minutes à pied du Witte Huis et de la station de métro Leuvehaven.