La pilarisation (verzuiling)

Pendant un demi-siècle, un Néerlandais pouvait naître, aller à l'école, lire son journal, écouter la radio, faire du sport, voter et être enterré sans jamais quitter son « pilier » confessionnel ou idéologique. Ce système original a profondément façonné la démocratie néerlandaise.

Mis à jour le 14 octobre 2026 · 4 min de lecture

Sommaire
  1. Qu'est-ce que la pilarisation ?
  2. Les origines
  3. L'apogée (1917-1965)
  4. La dépilarisation
  5. Ce qu'il en reste
  6. Questions fréquentes

Qu'est-ce que la pilarisation ?

Le terme verzuiling (de zuil, colonne ou pilier) désigne l'organisation de la société néerlandaise en blocs étanches, chacun doté de ses propres institutions. Les piliers soutenaient ensemble le « toit » de l'État : au sommet, les élites de chaque bloc négociaient et gouvernaient ensemble ; à la base, les membres vivaient séparément.

DomainePilier catholiquePilier protestantPilier socialistePilier libéral / « général »
PartisRKSP puis KVPARP, CHUSDAP puis PvdALibéraux, puis VVD
SyndicatsKAB / NKVCNVNVV—
Radio-télévisionKRONCRVVARAAVRO (VPRO à l'origine protestante libérale)
QuotidiensDe Volkskrant, De TijdTrouwHet Volk / Het Vrije VolkAlgemeen Handelsblad, NRC
UniversitésNimègue (1923), TilbourgVrije Universiteit (1880)—Universités publiques

À cela s'ajoutaient les écoles, hôpitaux, associations de jeunesse, clubs sportifs, sociétés de chant, caisses d'assurance et même les associations de chèvres ou de colombophiles. Le pilier « général » ou libéral était moins organisé : il regroupait ceux qui refusaient précisément cette logique confessionnelle.

Les origines

L'émancipation des minorités

Au XIXe siècle, le pays est dominé par une élite libérale et protestante modérée. Deux groupes se mobilisent pour s'émanciper : les catholiques, environ 35 % de la population, concentrés au sud des grands fleuves et longtemps traités en citoyens de seconde zone (la hiérarchie épiscopale n'est rétablie qu'en 1853, grâce à la Constitution de 1848), et les calvinistes orthodoxes, les « petites gens » (kleine luyden) en rupture avec l'Église réformée officielle.

Leur figure de proue est Abraham Kuyper (1837-1920), pasteur, journaliste, fondateur du premier parti politique moderne du pays, l'Antirevolutionaire Partij (1879), et de la Vrije Universiteit d'Amsterdam (1880), puis Premier ministre de 1901 à 1905. Sa doctrine de la « souveraineté dans sa propre sphère » (soevereiniteit in eigen kring) justifie l'autonomie de chaque communauté face à l'État. Côté catholique, le prêtre Herman Schaepman joue un rôle comparable. Le mouvement ouvrier socialiste, avec le SDAP fondé en 1894, s'organise de la même manière.

La guerre scolaire et la Pacification de 1917

Le combat central est la schoolstrijd (guerre scolaire) : protestants et catholiques réclament que leurs écoles soient financées comme les écoles publiques. La révision constitutionnelle de 1917, dite Pacification, règle d'un coup les grands conflits : égalité de financement entre écoles publiques et confessionnelles (actuel article 23 de la Constitution), suffrage universel masculin et représentation proportionnelle, souhaités par les socialistes et les libéraux. Le suffrage féminin suit en 1919, aboutissement du combat d'Aletta Jacobs.

L'apogée (1917-1965)

La proportionnelle intégrale fige la carte électorale : le vote se fait par appartenance plus que par conviction, et les résultats varient peu d'une élection à l'autre. Aucun pilier n'étant majoritaire, le pays est gouverné par des coalitions négociées entre élites (voir système politique). Le politologue Arend Lijphart a décrit en 1968 ce paradoxe d'une société très divisée mais stable comme une « politique d'accommodement », modèle de la démocratie dite consociative.

Le contrôle social est fort : en 1954, un mandement des évêques catholiques menace de priver de sacrements les fidèles membres d'un syndicat socialiste ou qui écoutent régulièrement la VARA. Les mariages entre piliers sont mal vus ; dans une même rue, les enfants fréquentent des écoles différentes et font leurs courses chez des commerçants « de leur bord ».

La dépilarisation

À partir du milieu des années 1960, le système se défait rapidement : sécularisation (la pratique religieuse s'effondre), prospérité, télévision qui expose chacun aux idées des autres, mouvement contestataire Provo à Amsterdam, réformes de l'Église catholique après le concile Vatican II. Les piliers fusionnent ou disparaissent :

  • 1976-1981 : fusion des syndicats socialiste et catholique dans la FNV ;
  • 1980 : fusion de la KVP, de l'ARP et de la CHU dans l'Appel chrétien-démocrate (CDA) ;
  • années 1960-1970 : apparition de partis non confessionnels nouveaux, comme D66 (1966) ;
  • les journaux confessionnels changent de ligne : De Volkskrant devient un quotidien progressiste.

Ce qu'il en reste

L'héritage reste très visible. Environ deux tiers des élèves fréquentent une école « particulière » (le plus souvent confessionnelle) financée par l'État, et l'article 23 permet aussi l'existence d'écoles islamiques, hindoues ou Montessori (voir système éducatif). L'audiovisuel public reste organisé en omroepen, associations de membres dont plusieurs portent l'héritage des anciens piliers (KRO-NCRV, BNNVARA), même si une réforme en cours prévoit d'en réduire le nombre (mise à jour : octobre 2026). Enfin, la culture du compromis et de la concertation entre groupes organisés se prolonge dans le modèle des polders et dans le paysage très fragmenté des partis. Pour le paysage religieux actuel, voir religion et laïcité.

Questions fréquentes

Que veut dire verzuiling ?

Littéralement « pilarisation », de zuil (pilier). Le mot désigne la division de la société néerlandaise en groupes confessionnels et idéologiques disposant chacun de leurs propres institutions, de l'école au parti politique.

Quand la pilarisation a-t-elle pris fin ?

Elle décline à partir du milieu des années 1960 et se dissout pour l'essentiel dans les années 1970, avec la sécularisation et les fusions de partis (CDA, 1980) et de syndicats (FNV).

Pourquoi les écoles religieuses sont-elles financées par l'État aux Pays-Bas ?

Parce que la Pacification de 1917 a inscrit dans la Constitution l'égalité de financement entre enseignement public et enseignement particulier, compromis qui a mis fin à la guerre scolaire. Ce principe est toujours en vigueur (article 23).

La Belgique a-t-elle connu la pilarisation ?

Oui, la Belgique a connu un système comparable avec ses piliers catholique, socialiste et libéral, dont les mutualités et syndicats sont encore très présents aujourd'hui.