La guerre de Quatre-Vingts Ans (1568-1648)
Révolte religieuse et fiscale devenue guerre d'indépendance, le conflit qui oppose les provinces du Nord à l'Espagne de Philippe II donne naissance à la République des Provinces-Unies et fixe, à peu de chose près, la frontière actuelle avec la Belgique.
Les causes
La révolte naît de la politique de Philippe II dans les Dix-Sept Provinces : persécution des protestants, centralisation contraire aux privilèges des villes et des provinces, mise à l'écart de la haute noblesse et pression fiscale. Après la furie iconoclaste de 1566, le roi envoie le duc d'Albe, dont le « Conseil des troubles » (surnommé Conseil du sang) fait exécuter les comtes d'Egmont et de Hornes en juin 1568. Guillaume d'Orange, prince d'Orange et stathouder de Hollande, Zélande et Utrecht, réfugié dans ses terres de Dillenburg, organise la riposte armée.
Les grandes phases
1568-1572 : des débuts difficiles
Le 23 mai 1568, Louis de Nassau, frère de Guillaume, bat les Espagnols à Heiligerlee (Groningue) ; l'adolescent Adolphe de Nassau y est tué. C'est la date conventionnelle du début de la guerre. Mais Albe écrase Louis à Jemmingen en juillet, et l'invasion menée par Guillaume échoue. L'impôt du « dixième denier » (1571-1572) attise pourtant le mécontentement.
1572-1576 : la Hollande et la Zélande en révolte
Le 1er avril 1572, les Gueux de la mer, corsaires chassés des ports anglais, s'emparent par surprise de Brielle (Den Briel). Flessingue, puis la plupart des villes de Hollande et de Zélande se rallient à Orange. La contre-offensive espagnole est brutale : massacres de Malines, Zutphen et Naarden (décembre 1572), siège de Haarlem, qui capitule en juillet 1573 après sept mois. Mais Alkmaar résiste en ouvrant les écluses (« la victoire commence à Alkmaar », 8 octobre 1573), et Leyde est délivrée le 3 octobre 1574 par une flotte qui navigue sur les terres inondées. En récompense, Guillaume fonde l'université de Leyde (1575) ; la ville fête encore le 3 octobre avec hareng, pain blanc et hutspot.
1576-1588 : union, scission, abjuration
En 1576, les troupes espagnoles impayées mettent Anvers à sac (« furie espagnole ») ; toutes les provinces s'unissent par la Pacification de Gand. L'unité ne dure pas : en janvier 1579, les provinces wallonnes catholiques se rapprochent du roi (Union d'Arras), tandis que les provinces du Nord signent l'Union d'Utrecht le 23 janvier 1579, pacte d'alliance perpétuelle qui servira de constitution à la future République. Le 26 juillet 1581, l'acte de La Haye (Plakkaat van Verlatinghe) déchoit Philippe II, l'un des premiers textes à justifier la destitution d'un souverain tyrannique.
Philippe II met la tête de Guillaume à prix ; le 10 juillet 1584, le prince est abattu au Prinsenhof de Delft par Balthazar Gérard. Le gouverneur Alexandre Farnèse reconquiert le Sud et prend Anvers en 1585 : des dizaines de milliers de protestants, marchands et artisans, émigrent vers le Nord, enrichissant Amsterdam, Leyde et Haarlem. Les révoltés cherchent un souverain, en vain (le duc d'Anjou, puis Leicester envoyé par Élisabeth Ire) ; en 1588, les États généraux assument eux-mêmes la souveraineté : la République est née de fait.
1588-1609 : les « dix glorieuses »
Le désastre de l'Invincible Armada (1588) et l'engagement espagnol en France laissent les mains libres à Maurice de Nassau, fils de Guillaume, et au grand pensionnaire Johan van Oldenbarnevelt. Maurice, réformateur de l'art militaire (exercice, discipline, génie de siège), reprend Breda (1590, par la ruse d'un bateau de tourbe), Zutphen, Deventer, Nimègue (1591), Groningue (1594) : le territoire de la République se « referme ». Il remporte la bataille de Nieuport (1600). En 1602 naît la VOC.
1609-1621 : la trêve de Douze Ans
Épuisée, l'Espagne signe à Anvers une trêve qui reconnaît implicitement l'indépendance. Elle est marquée par une crise religieuse et politique interne (arminiens contre gomaristes) qui se conclut par l'exécution d'Oldenbarnevelt en 1619 et l'emprisonnement de Hugo Grotius à Loevestein.
1621-1648 : guerre de sièges et paix
La guerre reprend dans le cadre de la guerre de Trente Ans. Spinola prend Breda en 1625 (scène peinte par Velázquez dans Les Lances) ; Frédéric-Henri, « preneur de villes », conquiert Bois-le-Duc (1629), Maastricht (1632) et reprend Breda (1637). En mer, Piet Hein capture la flotte d'argent espagnole à Matanzas (1628), et Maarten Tromp détruit une flotte espagnole aux Downs (1639). Les négociations s'ouvrent en Westphalie ; la paix de Münster, signée le 30 janvier 1648, ratifiée le 15 mai, reconnaît la pleine souveraineté des Provinces-Unies.
Chronologie
| Date | Événement |
|---|---|
| 23 mai 1568 | Heiligerlee |
| 1er avril 1572 | Prise de Brielle |
| 12 juillet 1573 | Capitulation de Haarlem |
| 8 octobre 1573 | Levée du siège d'Alkmaar |
| 3 octobre 1574 | Délivrance de Leyde |
| 8 novembre 1576 | Pacification de Gand |
| 23 janvier 1579 | Union d'Utrecht |
| 26 juillet 1581 | Acte d'abjuration |
| 10 juillet 1584 | Assassinat de Guillaume d'Orange |
| 17 août 1585 | Capitulation d'Anvers |
| 2 juillet 1600 | Bataille de Nieuport |
| 9 avril 1609 | Trêve de Douze Ans |
| 14 septembre 1629 | Prise de Bois-le-Duc |
| 30 janvier 1648 | Paix de Münster |
Conséquences et héritage
La guerre coupe durablement les Pays-Bas en deux : le Nord calviniste et républicain, le Sud catholique resté espagnol, future Belgique. La fermeture de l'Escaut par les Hollandais assure la suprématie d'Amsterdam pour deux siècles. Les territoires conquis au sud (Brabant septentrional, une partie du Limbourg) deviennent des « pays de la Généralité », administrés sans droits propres, ce qui explique le catholicisme encore majoritaire au sud des grands fleuves.
La mémoire de la révolte est omniprésente : l'hymne national, le Wilhelmus, a été écrit vers 1570 en l'honneur de Guillaume ; la devise royale « Je maintiendrai » et la couleur orange en dérivent (voir symboles nationaux). Le mausolée de Guillaume d'Orange se trouve dans la Nouvelle Église de Delft, nécropole de la maison d'Orange-Nassau. À visiter aussi : le Prinsenhof de Delft (traces des balles dans l'escalier), le château de Loevestein, les fortifications de Naarden et de Bourtange, forteresse construite en 1593 sur ordre de Guillaume-Louis de Nassau.
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Questions fréquentes
La guerre a-t-elle vraiment duré quatre-vingts ans ?
Elle s'étend de 1568 à 1648, mais avec une trêve de douze ans (1609-1621) et des phases de faible intensité. Certains historiens préfèrent parler de « révolte des Pays-Bas ».
Pourquoi l'appelle-t-on aussi révolte des Gueux ?
En 1566, un conseiller de la gouvernante qualifia les nobles pétitionnaires de « gueux ». Ils reprirent le terme comme signe de ralliement, et les corsaires rebelles devinrent les « Gueux de la mer » (Watergeuzen).
Que fête-t-on à Leyde le 3 octobre ?
La levée du siège espagnol en 1574. Les habitants mangent du hareng et du pain blanc, distribués aux affamés à la libération, ainsi que du hutspot, plat de carottes et d'oignons qu'aurait laissé l'armée espagnole.
Quel est le lien entre cette guerre et l'hymne néerlandais ?
Le Wilhelmus, composé vers 1568-1572, est un chant de propagande en faveur de Guillaume d'Orange. Il est l'hymne officiel depuis 1932.